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Travailler au féminin en Corée du Sud, par Julia


Travail Corée layeringConnaissez-vous le layering (littéralement «superposition de couches ») ? Cette complexe routine beauté qui conduit les coréennes à appliquer chaque soir devant leur miroir jusqu’à 17 produits de soins consécutifs ? Une aubaine pour les industries cosmétiques me direz-vous, mais surtout une analogie simple pour aider une novice occidental à appréhender les méandres de la culture du pays du matin calme, notamment dans un cadre professionnel.

Forte d’un héritage cartésien individualiste, une coquette hexagonale segmente sa routine de soin en la simplifiant, peau propre, soins ciblés et applications cloisonnées : on attend d’avoir la peau sèche pour appliquer sa crème, et que la crème soit sèche pour se maquiller. Un à deux produits en moyenne, dans un souci constant d’efficacité. Comme elle ne mélange pas sa lotion et sa crème de jour, la française cloisonne de la même manière sa vie personnelle et professionnelle, s’autorisant parfois et à un degré léger, une interpénétration soigneusement administrée de ses deux univers : pas question de passer des vacances avec ses collègues, et quant à les avoir dans ses contacts Facebook, éventuellement, mais avec un accès filtré…

Chaque individu coréen, au contraire, se définit comme la succession d’une multitude de couches sociale, chacune servant de réfèrent à des moments précis de leur vie. Lotion pour resserrer les pores, tonique pour tonifier, masque pour hydrater en profondeur, contour des yeux pour éviter les pattes de lions, crème hydratante pour les couches supérieures de l’épiderme…communauté d’anciens élèves pour les sorties le soir, communauté religieuse pour les cercles de prières du dimanche, communauté familiale pour les célébrations traditionnelles, et communauté professionnelle pour la plus grande partie du temps.

Chaque couche a un principe actif particulier, et une complexité qui lui est propre, soigneusement codifiée. Ainsi le monde de l’entreprise se structure autour d’une hiérarchie, relativement lourde aux yeux d’une occidentale: le principe actif mis en avant est ici l’ancienneté, bien plus que les missions remplies avec succès. La légitimité vient de l’âge et non du mérite. Chacun se situe par rapport aux autres grâce aux titres hiérarchiques (différents des fonctions), et adapte son comportement, son langage (politesse et expression du respect) et la qualité des informations qu’il transmet, au titre de son interlocuteur. Juger de l’efficacité de ce type d’organisation, de l’extérieur, serait comme de mettre dos à dos une crème hydratante (type aloe vera) et une crème re-lipidante (type Nivea) : chacune a ses mérites, et chacune est adaptée à un type de peau.

Même en dehors de l’entreprise, le titre professionnel de chacun fait partie intégrante de son identité, la touche finale étant la carte de visite, distribuée à l’envie aussi bien lors de rencontres professionnelles qu’informelles. Sur elle, le titre est comme une signature, une touche finale, un élément aussi distinctif qu’un trait d’eye liner sur une paupière.

Le layering ne considère pas une crème comme un produit isolé, mais comme un élément essentiel d’une routine complète, où chaque produit va à un certain point se mélanger avec la couche précédente. Les limites entre les couches sont floues, et les interactions nombreuses, renforçant l’efficacité de certaines molécules, en diluant d’autres. En mélangeant les couches personnelles et professionnelles, le salarié coréen développe des relations à son entreprises et à ses collègues beaucoup plus affectives que celles entretenues par un salarié occidental. Il n’est pas rare d’assister à des échanges très émotifs entre collègues, bien loin des impératifs d’efficacité et de civilités attendus dans une entreprise européenne, ou de croiser ses collègues en pantoufles ou en claquettes à picots dans l’open space. Cette confusion des comportements trouve son apogée dans les activités de team building.

S’il est de bon ton de soupirer d’un air exaspéré a l’annonce d’une sortie de team building, il est aussi considéré comme une injustice d’en être privé : le salarié attend de l’entreprise que celle-ci prenne soin de lui et lui offre des opportunités de resserrer des liens déjà affectifs à l’extrême avec ses collègues. Et qui dit liens affectifs en Corée, dit partager des moments de détente, notamment alcoolisés. Il est sans doute bien plus mal vu de ne pas boire avec ses collègues, que d’être complètement ivre devant toute son entreprise. Très régulièrement, les salariés sont donc conviés à partir un à deux jours hors de Séoul, et à se réunir dans un resort pour développer leur esprit d’équipe autour d’une activité (pseudo-sportive, culturelle….) et finalement autour d’un dîner, qui se prolonge dans un bar, puis dans un karaoké, dans le meilleur des cas, … jusqu’à une heure bien matinale. Le must absolu sera le « Oversea company trip », même programme mais avec un passeport. Bien évidement dans le pays qui a inventé le selfie-stick, tous ces voyages et toutes ces activités sont soigneusement documentés par de nombreuses photos, partagées sur tous les réseaux, sociaux perso et pro sans distinction, et commentées à l’envie dès le retour au bureau.

Aux couches hiérarchiques, émotionnelles et culturelles, qui rendent l’univers professionnel coréen difficile à appréhender pour un Occidental, il faut en ajouter une, et une des plus délicates dès lors qu’on décline cette analyse au féminin. Si la société Coréenne a évolué très rapidement dans la seconde moitié du XXème siècle, elle est encore aujourd’hui extrêmement conservatrice, notamment dans la place qu’elle accorde aux femmes. Le plafond de verre (ou de béton armé ?) est une réalité palpable au quotidien, et les ambitions féminines plutôt communément orientées vers la maternité que vers une carrière professionnelle. Peu de femmes atteignent des postes à responsabilité, et des positions ou titres élevés : n’étant pas astreintes au service militaire, elles commencent leur carrière avec deux ans de retard par rapport aux hommes dans les hiérarchies coréennes, deux ans qui leur seront à peu près impossible à rattraper. Ce retard se creuse avec les congés maternité, accentuant des écarts et une censure hiérarchiques déjà pesante. De surcroit, il est difficile et coûteux de revenir à son poste après avoir accouché, puisque les structures d’accueil pour tout petits sont quasi inexistantes, les nounous extrêmement onéreuses et les regards très critiques. Sans savoir combien l’ont choisi, ou combien ont cédé à la pression sociale et familiale, le parcours professionnel classique des salariées coréennes s’arrête le plus souvent aux portes de la maternité. .

Comment une Française pétrie de valeurs égalitaires et profondément attachée à sa liberté de parole, peut-elle évoluer dans ce contexte ? J’ai tenté de comprendre chaque couche l’une après l’autre, marchant sur des œufs, ne sachant pas précisément ce qui était autorisé, toléré ou franchement mal vu. J’ai eu la chance d’être traitée par mes collègues avec beaucoup de bienveillance, en général. Bien sûr de part et d’autres, des ajustements ont été nécessaires, des limites fixées, mais toujours dans un souci de respect mutuel. J’ai néanmoins rapidement compris que le layering n’était pas fait pour moi : jouer la carte de l’intégration à tout prix ne fonctionnerait pas et je risquais d’être étouffée sous de trop nombreuses couches, qui me dépassent (sans mentionner la barrière linguistique) et auxquelles je ne saurais pas articuler un souci d’efficacité professionnelle. Tout comme ma peau, j’ai besoin de respirer, et parfois d’être entière et sans camouflage. Puisque je ne me situe dans aucune des couches qui pourraient me situer de manière évidente dans un contexte coréen, j’ai pris le parti d’évoluer à part. Pour mes collègues, je suis comme ce trait vif de rouge à lèvres, vous savez ? Il n’est pas nécessaire d’en porter au quotidien, mais on est heureux de le retrouver régulièrement parce qu’il twiste notre communauté…. Euh… visage.

Autant que faire se peut, j’essaie d’éviter les impairs, en usant d’une déférence et d’une politesse bien plus accentuée que celle qui est d’usage en France, quel que soit mon interlocuteur, dont la plupart du temps je ne situe pas bien le titre. Je veille soigneusement à ne pas m’impliquer dans les débats personnels qui font le quotidien de l’open space, et protège ma neutralité en cas de conflit par un attachement scrupuleux aux faits et aux sujets purement et uniquement professionnels. Je ne juge pas la place des femmes au sein de mon entreprise, ne sachant pas dans quelle mesure leurs décisions sont influencées par leur famille, leur hiérarchie, ou par leur propre rêve d’avenir, quand bien même ces rêves sont tellement éloignés des miens qu’ils me sont incompréhensibles.

Cette décision m’a sans aucun doute quelque peu isolée dans cet univers où la communauté prévaut sur tout le reste, elle m’a sans doute privée de belles rencontres (ou les a repoussées). Néanmoins, je suis convaincue que cette distance toute relative m’a aussi aidée à supporter les moments d’impatience et de frustrations, ces moments où l’on a parfois essayé de me mettre sur le visage et les épaules, plus de couches que je ne peux en supporter. Elle m’a aussi permis de fixer des limites, dans la mesure où je ne suis pas prête à cautionner ou adopter des pratiques trop éloignées de ce que je suis. Je ne mets pas de pantoufles au bureau, mais, effet de l’âge ou adaptation, en plus d’une crème hydratante, j’ai ajouté un contour des yeux à ma routine matinale….

Par Julia

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