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Tokyo : témoignage tremblement de terre du 11 mars 2011


Anne a vécu le tremblement de terre à Tokyo avec ses petits élèves. Tous, petits et grands font preuve d’une maîtrise et d’un calme remarquables.

JAPON TREMBLEMENT

"Écrire cet article sur les événements récents du Japon est pour moi bienvenu : je n’ai pas encore pris de recul. Me poser pour les raconter m’en fournit l’occasion."

Cela fera demain deux semaines que la terre s’est mise en colère. Il y a désormais un avant et un après 11 mars chez tous ceux qui se trouvaient au pays du soleil levant ce jour-là.

Ce vendredi, je me trouvais en classe avec mes élèves du lycée français de Tokyo. Une première secousse surprend alors mes CE2 (8 ans) en pleine activité théâtre ... D’autres suivent, longues pour certaines, interminables quand on réalise que c’est du sérieux.
Les enfants sont parfaitement entraînés. Ils se précipitent sous les tables pour protéger leurs têtes, se montrent disciplinés et attentifs aux consignes. Dans un premier temps, ils doutent de la réalité de l’événement. Beaucoup d’entre eux ont expérimenté des secousses similaires dans des simulateurs ou lors d’exercices, ils sont coutumiers de manèges qui remuent dans les parcs d’attraction. Rien ne les étonne ... On me demande à plusieurs reprises si "c’est pour de vrai ou pour de faux".

Je n’ai pas le temps de choisir les justes mots et je les invite instinctivement à la gravité : "Non ce n’est pas un exercice cette fois ci, c’est pour de vrai. Il faut être silencieux et calmes pour que tout se passe bien. Oui, votre vie en dépend et c’est grave, alors faites-moi confiance et tout ira bien." J’ai du être bien inspirée, car leur comportement sera exemplaire jusqu’à la fin. Aucune panique, aucun cri, aucune peur.
Nous sommes au troisième étage, on ressent bien les secousses et les objets tombent : l’écran de mon ordinateur, une étagère pleine de papiers ... toujours sous les tables, on a le temps de réfléchir, enfin, pour dérouler le protocole maintes fois répété durant les entraînements : ouvrir la porte, la bloquer, faire prendre les badges d’identification, les capuchons de protection qui sont à portée de main sur le dossier des chaises, se saisir du cahier d’appel. La voix de notre directrice diffuse les consignes et nous les appliquons. Être entrainés comme nous le sommes est capital... on ne dira jamais assez l’importance des exercices d’évacuation.

Il me semble que tout se déroule bien également pour mes collègues ... Toute l’école se retrouve dans la cour ; chacun fait l’appel, je suis soulagée de voir que l’autre classe dont j’ai la charge, un CP, est également bien calme et n’a pas cédé à la panique. L’impression de maitrise règne partout. Je suis fière de mon établissement et de la manière dont nous avons tous géré cette crise.

L’apaisement, enfin ... Nous remontons chercher les cartables, l’heure de la sortie est arrivée. Je redresse mon ordinateur et je découvre sur ma messagerie encore active que la famille de France a déjà envoyé des messages inquiets. Nous, entre les murs, n’avons pas encore mesuré l’importance du séisme. Les portables ne fonctionnent plus mais Internet demeurera opérationnel tout le temps.

Au moment où nous nous acheminons vers la sortie, les secousses recommencent. Il n’est plus possible de laisser les élèves repartir seuls comme ils en ont l’habitude. Les métros et les trains sont arrêtés. Ils ne reprendront que le surlendemain pour de nombreuses lignes. De longs périples à pied commencent pour que les familles se réunissent. Les taxis sont pris d’assaut. Maints parents sont bloqués sur leur lieu de travail, parfois loin de l’école ou de leur domicile.

Sur les deux sites de l’établissement, de la maternelle à la terminale, il sera décidé que les enfants ne partiront qu’en compagnie d’un adulte mandaté pour venir les chercher. C’est la voie la plus sage, même si nous sommes conscients que cela compliquera les choses pour certains, il faut adopter une règle qui garantisse la sécurité de tous au détriment du confort de quelques uns. On s’installe dans la durée, certains enfants vont manger et dormir à l’école et ne rejoindront leurs maisons que le lendemain. Tout est prévu pour une telle situation, l’école dispose de provisions et de matériel permettant de vivre ainsi plusieurs jours en cas d’isolement. Les enseignants sans enfant dorment sur place ... La terre continue de trembler régulièrement. Cela continue encore plus de dix jours après selon les témoignages des personnes restées à Tokyo.

Je rentre chez moi et je retrouve mes enfants de 12 et 18 ans qui rentreront de l’autre site à pied en compagnie d’une collègue. Nous n’avons pas encore vu d’images, ne savons pas encore à quel point le Nord du Japon a souffert. Ce n’est que le samedi que nous réaliserons l’ampleur de la catastrophe. On commence alors à évoquer le risque nucléaire et l’ambassade de France diffuse son premier message invitant au confinement.

Le dimanche, la question se pose de rester à Tokyo ou non ... des tensions apparaissent dans les groupes qui discutent : partir ou rester, être un lâche en fuite ou un sage avisé ? Moi-même, je passe d’une attitude à l’autre au gré des informations qui tombent à un rythme dément, officielles ou officieuses. Je dois décider seule ... et j’ai deux enfants sous ma responsabilité. J’écoute, je raisonne, trop ... je ne sais plus ...

Je pars finalement pour Osaka le lundi matin, davantage pour montrer à mes enfants que je tiens le gouvernail que pour des motifs raisonnés : Quitter Tokyo et prendre le train en suivant le littoral alors que la terre tremble encore est discutable mais demeurer sur place alors que la centrale de Fukishima menace du pire l’est également.

Je choisis de changer d’air, bien que cela me crève le cœur de partir. Je croise le gardien de mon immeuble qui fait le ménage comme d’habitude, des écoliers en uniforme sur le chemin de l’école, je me sens mal et j’ai du mal à justifier mon choix à mes propres yeux.

Nous retrouvons là bas de nombreux amis, dans une ambiance étrange de vacances décalées. Il fait particulièrement beau à Osaka, on se promène, on pique nique, on visite le château mais les conversations n’ont qu’un seul objet, le cœur n’y est pas et l’angoisse monte. Les femmes sont souvent seules avec les enfants, et s’inquiètent du sort de leurs maris restés à Tokyo. De nouveau les tensions réapparaissent.

On se sent toujours un peu coupables de nos petits tracas familiaux si on les met en perspective avec les drames du Sendai dont les images nous parviennent et l’attitude exemplaire des habitants de ce pays.

Cette ambiance me devient pesante, et j’envisage rapidement mon départ pour Bangkok, où je vécus autrefois. Cette ville m’est familière, j’y ai des possibilités d’hébergement et il semble possible d’y scolariser les enfants. Mon fils est en classe de Terminale et je veux le remettre au travail rapidement. Dès que j’ai l’autorisation administrative de quitter le territoire japonais où je suis détachée, ma décision est prise.

Le jeudi suivant, mes enfants font leur rentrée à Bangkok avec une facilité inespérée. Le réseau de solidarité fonctionne très bien entre les communautés françaises des pays de la zone Asie. Il faut saluer cela. Nos compatriotes sont présents et s’entraident dans les coups durs : les propositions d’hébergement abondent, on s’inquiète de notre sort. A titre personnel, je suis touchée par l’accueil réservé par le lycée, les enseignants et le Comité de gestion du LFIB à nos enfants. Ils peuvent même utiliser les navettes scolaires. Outre le gîte et le couvert, un téléphone portable tombe du ciel, un gilet, un déjeuner ... qu’il est doux parfois de se laisser porter. Je ne veux pas blesser leur modestie mais VL, KV, DG, AMM et GM se reconnaîtront et sauront à quel point je leur suis reconnaissante.

Je me mets à la disposition de cet établissement où j’ai travaillé autrefois. J’y rends de menus services selon les besoins et surtout, je vois mes élèves de Tokyo ... Cela me fait un bien fou et je crois que c’est réciproque. Ils réagissent bien dans l’ensemble et se sont remis au travail dans cet environnement si différent du leur.

Nous devons reprendre la classe à Tokyo le 4 avril. Je suis en contact quotidien avec la majorité des parents d’élèves, rentrés en France, installés à Hong Kong, Singapour ou Séoul ... La question du retour à Tokyo se pose chaque jour dans des termes nouveaux pour chacun. Plusieurs familles m’ont déjà fait part de leur décision de finir l’année en France, voire de ne plus revenir au Japon. Pour certains, c’est l’entreprise qui décide d’un retour définitif anticipé. La majorité n’a pas le choix car la vie, le travail, les attaches sont à Tokyo.

Pour ma part, je suis attendue au lycée à cette date et j’y serai. J’ai choisi d’accorder ma confiance aux services de l’Ambassade et à nos représentants dont je salue le travail admirable et le dévouement. Je sais pour les connaître personnellement, que certains sont sur le pont jour et nuit. Je réserve en revanche ma décision pour mes deux enfants, dans l’attente des nouvelles qui tomberont prochainement. J’ai une grande hâte de retrouver mes amis, mes collègues et les élèves. Même dans des conditions sanitaires spéciales, je ne perds pas espoir de pique niquer sous le cerisiers fleuris comme le veut la tradition d’hannami.

La reconstruction est déjà en marche, il faudra aider ce pays ... Ce que vous lisez ou entendez sur le calme de ses habitants n’est pas un mythe. Le sens de l’intérêt général et la maîtrise de soi sont admirables. Je dois le quitter cet été, j’ai le cœur gros à cette idée.

Anne, mars 2011

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