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Culture Expériences à l'étranger

« Poutine pour emporter » : quand l’éternel retour d’expatriation inspire un roman


Marie Eve Gosemick_Credit_Ma Boite a PhotosExpatriation, éternelle insatisfaction ? Pourquoi part-on, au fond ? J’ai eu envie de me poser la question à travers ma première œuvre de fiction. 

Je m’appelle Marie Eve Gosemick et je viens de publier mon premier roman, Poutine pour emporter, aux Éditions Stanké. J'y raconte la crise de la (presque) trentaine d’un éternel insatisfait. De retour à Montréal après une expatriation à Paris, Fred, un ingénieur informatique qui aurait tout compte fait préféré jouer dehors, juge qu’il a passé sa vingtaine à aller vite vers nulle part et décide de plier bagage vers la Colombie.

 

Aujourd’hui âgée de 31 ans, je vis à nouveau à Montréal, au Canada, et ce depuis un bon moment déjà. Mais pendant longtemps, tout ce dont j’avais envie, c’était de m’expatrier.

La fuite du temps

 Tout a commencé à Barcelone, où j’ai fait un échange étudiant duquel je ne suis jamais complètement revenue. J’avais 20 ans et je passais de HEC Montréal à ESADE. Cliché ? L’Auberge espagnole était sortie quelque deux ans auparavant et m’avait donné la folle envie de me réapproprier l'Erasmus de Cédric Klapisch. Première traversée d’un retour pénible.

 

L’adrénaline générée par la nouveauté n’avait pas d’égal ici. Cette fois, je voulais m’expatrier pour le travail, ce qui différait grandement d’un séjour d’études à l’international. J’ai été servie : un contrat à durée déterminée de plus de deux ans dans l’industrie agroalimentaire m’a permis de vivre sur trois continents, entre autres près d’un an à Zurich en Suisse, puis plusieurs mois à Monterrey au Mexique.

 

Je partais à la conquête du monde. Ha. Le monde a vite eu raison de moi. Ai-je trouvé l’expérience harassante en raison de mon jeune âge et de mon statut de célibataire ? Soyons francs, un titre établi et une douce moitié m’auraient sans doute aidée à poser mes limites. Il est tentant de toujours rester tard au boulot quand notre réseau est établi sur le continent voisin et que personne ne nous attend à la « maison » – un terme qui finit par être associé à l’entreprise pour laquelle on travaille à l’étranger.

 

Ce contrat s’est soldé par la récession de 2008-2009. Manque de bol ? L’économie mondiale connaissait une crise alors que ma mi-vingtaine traversait la sienne. En y repensant, je trouve que j’en ai trop fait, trop tôt. L’expatriation déformerait-elle la jeunesse ?

 

Tout est possible, rien n’est certain

 

En dépit de ma grande déception, j’ai pris conscience que les gens qui revenaient d’un long séjour à l’extérieur de leur terre natale se divisaient en deux clans : ceux qui se rendaient compte qu’ils étaient bien là d’où ils venaient, et ceux qui voulaient déjà repartir. J’appartenais au second.

 

Poutine pour emporter_3D Livre HD_Marie Eve GosemickDes études à la maîtrise m’ont permis de réaliser un cours-projet en Argentine et en Colombie, où j’ai habité quelques mois. À mon arrivée à Bogotá, un chauffeur de taxi m’a sagement avisée : « En Colombia, todo es posible, pero nada es seguro. ». Comme la vraie vie, quoi. J’avais là l’intrigue de ce qui allait devenir Poutine pour emporter.

 

J’ai écrit plusieurs dialogues en espagnol et en anglais étant donné l’omniprésence de ces langues dans mon vécu d’expatriée. J’ai aussi tenu à utiliser parmi les expressions québécoises les plus colorées – du franglais, surtout typique de la région de Montréal, aux régionalismes. Parler anglais, c’est un peu le rêve américain pour plusieurs au Québec lorsqu’ils arrivent à Montréal et qu’ils viennent de régions plus éloignées. La sur-utilisation d’anglicismes de Fred, mon personnage principal, est à la hauteur de son ambition démesurée.

 

Entre vide et trop-plein

 

La précipitation d’une fin de contrat d’expatriée à Toronto m’a convaincue de me lancer. Énième retour à Montréal, j’ai décidé de me consacrer à l’écriture pour vrai. J’avais vécu ces expériences-là par choix, mais je m’étais franchement perdue. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs !

 

La haute voltige – le chaos – inhérente à l’expatriation m’a confrontée à mes limites, que j’essayais pourtant de repousser. S’expatrier, c’est se déraciner. C’est côtoyer la solitude plus souvent qu’autrement. C’est apprendre et désapprendre – l’humiliation, l’humilité, l’autodérision. Tout cela représente un certain anticonformisme. Alors, rentrer « chez soi », peut souvent être vécu comme un échec, le retour dans un moule qui ne nous convient pas…

 

La beauté, c’est de se rendre compte qu’on n’a pas à suivre un chemin tout tracé. Seulement, réfléchir consciemment à ce que l’on veut dans la vie demande de prendre notre temps – une valeur peu à la mode en ce moment. J’ai choisi de ne pas faire réaliser l’entièreté de mes leçons d’expatriée à Fred, car le roman couvre une période d’à peine huit mois, que je juge insuffisante pour subir une transformation de fond. Je travaille à une suite pour qu’il se débarrasse de ses attentes irréalistes. Il faut lâcher prise si l’on veut revenir à soi. L’éternel retour n’a pas à être notre plus lourd fardeau.

 

Quelques retours plus tard, me voilà enfin réconciliée avec mon histoire.

 

Marie Eve Gosemick

Auteure, stratège de contenu et instructrice certifiée Essentrics. Son site, sa page Facebook, la page de son livre chez son éditeur.

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Extraits de "Poutine pour emporter" :

« 15,55 $ », « 19,80 $ », « 28,20 $ »… je m’ennuyais des bouteilles de chardonnay à 5 euros. Me réadapter aux prix du vin à Montréal n’allait pas être une mince affaire. Me réadapter à Montréal point.

*** 

J’avais le sentiment d’avoir pesé sur backward. J’étais retourné sur les bancs d’école et chez le disquaire du centre-ville, exactement comme il y avait cinq ans.

Olive, qui avait voyagé en Asie à la fin de son bac, m’avait expliqué que c’est un pattern quand on revient d’un long séjour à l’étranger. On va vivre chez des proches qui s’inquiètent de notre besoin d’exploration, on reprend l’emploi peu glorieux qu’on avait avant notre départ, on revoit des amis guère intéressés à entendre parler de nos aventures des mille et une nuits, on rappelle la fille qui ne nous appelait déjà pas. On est déçu parce qu’on s’était imaginé que, pendant qu’on était parti, les gens avaient évolué eux aussi.

*** 

— Paraîtrait que, en voyage, on sait ce qu’on fuit, mais on ne sait pas ce qu’on cherche. 

— Si ton retour à la réalité est si difficile, alors pourquoi la réalité ne deviendrait-elle pas le voyage ?

De toutes les personnes rencontrées dans ma vie, Viviana était probablement celle qui m’avait le plus souvent encouragé à partir me trouver à l’étranger. On avait la même piqûre, elle et moi.

Elle m’avait fait remarquer que les gens qui revenaient d’un long séjour à l’extérieur de leur terre natale avaient deux façons de voir les choses. Il y avait d’abord ceux qui revenaient et qui étaient heureux de le faire, car leur périple leur avait fait réaliser qu’ils étaient bien là d’où ils venaient et que c’était là où ils avaient envie de faire leur vie.

Et puis il y avait les autres, dont je faisais partie, ceux-là mêmes qui revenaient et qui voulaient déjà repartir, parce que l’automatisation était abrutissante, parce que les possibilités d’exploration semblaient infinies. Non seulement ces aventuriers ne s’étaient pas encore trouvés, mais ils s’étaient même perdus en chemin…

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